Rencontre du 16 décembre 2012

Regard d'expatriés sur le tango et le folklore argentin

Invités : Ruth et Alberto, membres fondateurs de Tango de Soie

L'histoire du peuplement de l'Amérique du Sud, et de l'Argentine notamment, est liée à plusieurs vagues d'immigration au XIXe et XXe siècle, mais aussi à des voyages de retour vers l'Europe, et cela pour des raisons économiques ou politiques. A l'époque de la dernière dictature argentine, entre 1976 et 1982, l'émigration qui a lieu est essentiellement politique et concerne de nombreux opposants au régime qui doivent prendre le chemin de l'exil. En Europe, cette période correspond à un renouveau du tango qui va s'étendre ensuite à d'autres continents. La juxtaposition de ces deux mouvements, exil et renouveau, peut nous suggérer que ces expatriés ont joué un rôle dans ce renouveau, mais si cette représentation était erronée ?

Ruth et Alberto, nés en 1948, ont peu connu "l'âge d'or" du tango dansé (1935-1945). Pendant cette période, nous disent-il, l'Argentine se présente presque comme "coupée en deux" ; Buenos Aires d'une part, peuplée en grosse majorité de descendants d’Européens, principalement d’Espagnols et d'Italiens, et le reste du territoire avec une représentation beaucoup plus forte de métis et d’indiens typiques d'Amérique latine. Ces "deux pays" ont chacun leurs coutumes et leur musique, le tango pour les uns, les musiques folkloriques pour les autres. Par ailleurs, la société est très hiérarchisée, et il n'y a pas ou peu de porosités entre les différentes classes sociales.

Probablement en lien avec la montée du Péronisme (Juan Domingo Peron est élu en 1946), la fin des années 40 et les années 50 sont des années d'exode des habitants de la campagne vers les villes, et la population de Buenos Aires s’agrandit par le biais de cette migration essentiellement paysanne. Une conséquence importante de ce phénomène est l'augmentation de la mixité, du fait que Buenos Aires est exposée à de nouvelles façons de se nourrir, de se distraire et d'écouter de la musique. Une partie des habitants des faubourgs, fils de l’immigration Européenne, accède au centre ville tandis que les campagnards prennent leur place dans les anciens conventillos (et plus tard dans les bidonvilles), et cohabitent avec ceux qui n'ont pas pu partir. Dans ce contexte, il est intéressant de noter qu'un grand écrivain comme Borges, qui était issu de la haute bourgeoisie, ne manifeste pas beaucoup d'attrait pour les textes du tango des années 1920-1950. Il semble même dénigrer le tango dans son ensemble qui, selon lui, "est un rancunier qui déplore, avec un luxe sentimental, ses malheurs personnels ou se réjouit avec une diabolique impudeur des malheurs d'autrui" (voir "Histoire du tango" dans Evaristo Carriego). Borges préfère clairement les Milongas des premiers temps, plus viriles et moins pleureuses, disait-il, et le "tango primitif" qui, bien "qu'inconséquent et stupide" était "plein de bravoure et de gaieté". L'âge d'or du tango pour Borges est celui de la fin du XIXe et du début du XXe (contemporain d'Evaristo Carriego). Et pour remettre les choses à leur place, et malgré que l'on ait baptisé "âge d'or" cette période des années 1935/45 où sévissaient des centaines d'orchestres dans toute la ville, le tango dansé ne concerne à l'époque qu'une partie minoritaire de la population du Rio de la Plata (Buenos Aires et Montevideo).

Durant cette période qui commence en 1945, certains grands noms du tango, chanteurs, compositeurs et chefs d'orchestre, issus des classes populaires, et pourtant plutôt "de gauche ou centre-gauche", vont se compromettre en soutenant la politique "populiste" du président Peron, et cela leur vaudra de sévères critiques. Les poètes et chanteurs Manzi, Discepolo et Castillo, liés dans les années 20 et 30 aux mouvements radicaux ou anarchistes, en sont des exemples marquants. En lien avec ces prises de positions politiques, Alberto nous apprend ainsi qu'en 1951 Manzi (photo à gauche) écrivit "Discepolin", une chanson dans laquelle il dit à son ami Discepolo : "Partons, ce monde n'est plus le nôtre…", et cela quelques semaines avant leurs morts quasi simultanées. Mais le monde du tango est aussi fait d'artistes issus de la haute bourgeoisie et plutôt "de droite" (Cadicamo par exemple) ou encore d'artistes communistes et fortement opposés au péronisme, comme Pugliese. Le tango, quant à lui, est encore considéré, jusque dans les années 1950, comme une culture des bas-fonds, une "danse de bonne".

En 1955, Peron est destitué par un coup d'état et le déclin du tango dansé commence alors, en raison, entre autres, des interdictions et des persécutions à l'encontre de certains musiciens, chanteurs ou acteurs du tango. Le tango à écouter, par contre, ne décline pas et cohabite avec le folklore jusque dans les années 1960. Ruth témoigne que les étudiants de la petite bourgeoisie, plutôt "de gauche" politiquement, se tournent majoritairement vers la musique folklorique (Atahualpa Yupanqui d’abord, Mercedes Sosa ensuite). Une bonne partie de la ville de Buenos Aires opère peu à peu ce virage, et les intellectuels particulièrement, dans une forme d'opposition aux amateurs de tango qui étaient plutôt des péronistes, et donc des individus perçus comme des "nationalistes de droite".

Très aimé des classes populaires, et soutenu par une partie considérable de "la gauche", en particulier les Montoneros, Peron revient en Argentine en 1972, après 20 ans d'exil. Il est réélu président en 1973, mais meure la même année et le pouvoir est alors assuré par sa deuxième femme (et vice-présidente) Isabel Peron et son ministre Lopez Rega. Très vite (1974-1975) commencent les disparitions et les assassinats politiques, prémices de ce qui s'amplifiera ensuite sous la dictature militaire, et "la gauche" se détourne de ce gouvernement. Sensible aux difficultés rencontrées par les populations sud-américaines sous le joug des dictateurs, au Chili où ailleurs, et dans une continuité de ce qui s'était enclenché après le coup d'état de 1955, cette "gauche" s'intéresse aux musiques folkloriques revendiquant le droit des paysans à vivre libres sur leur terre, ou aux musiques protestataires venues des USA.

Dans les années 1960 et 1970, la jeunesse et les intellectuels se tournent vers le rock, le jazz et une forme plus élaborée, concertante, du tango, écrite par des compositeurs tels Piazzolla (photo à gauche) ou le mal connu Rovira (photo à droite). Et ce sont des musiciens et des poètes issus de la classe moyenne qui font vivre cette nouvelle forme de tango. Cela n'a pas beaucoup d'impact sur les quartiers pauvres du sud de Buenos Aires, mais il est intéressant de noter que ce glissement - l'introduction et l'appropriation du tango par la petite et moyenne bourgeoisie - représente un moment important de changement de valeur dans l'histoire du tango, et que cette culture ne sera plus, dès lors, associée aux bas-fonds.

En conséquence de ces évolutions historiques, les exilés argentins de Buenos Aires sont encore en lien avec le tango jusqu'au milieu des années 1960 (ex : Cordero). Dans les années 1970 par contre, à la période où Ruth et Alberto, menacés comme bien d'autres intellectuels pour leurs idées "de gauche", doivent s'exiler, peu sont intéressés par le tango (sauf Piazzolla). Ils le délaissent même, en raison du rapport au corps que ce dernier colporte, et lui préfèrent la musique folklorique des provinces (pour les raisons décrites plus haut) ou encore les chants révolutionnaires d'Amérique latine. Ainsi, lorsqu'ils arrivent en France en 1975 avec quelques disques de tango dans leurs bagages, Ruth et Alberto sont une exception ! Et lorsque le renouveau du tango dansé s'opère dans les années 1980, c'est d'abord dans les capitales européennes, puis, grâce aux danseurs eux-mêmes, dans les grandes villes de provinces de plusieurs pays (En France, le renouveau s'est ressenti entre 1985 et 1990, à peu près en même temps qu'en Argentine). Certains exilés y participent, mais plutôt en auditeurs, et pas dans la création des associations qui porteront ce nouveau développement.

Ruth et Alberto s'impliquent dans la création d'une association, SOLAR (solidarité avec l'Argentine), qui organise notamment des Peñas où la musique folklorique est très présente, mais ils font encore une fois exception en participant aussi à la création de Tango de Soie !

Il est ainsi démontré que le renouveau du tango des dernières décennies n'a pas été porté par les exilés argentins de la fin des années 1970. Dès lors, nous nous interrogeons sur ce qui a pu déclencher les retrouvailles entre cette danse et les différents peuples de l'hémisphère nord ...

 

© Jorge Gonzalez

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