Echange avec Horacio Godoy sur l'histoire de la musique du tango argentin

D'après Horacio Godoy, au moins quatre périodes bien distinctes se détachent dans l'histoire de la musique du tango ; la période des années 1927-1935, celle des années 1935-1941, celle des années 1942-1947 et celle des années 1947-1959. Et d'après lui, les tangos, valses et milongas produits durant ces périodes se répartissent en quatre types différents qu'il qualifie de "romantiques", "agressifs", "sombres" ou "tristes", et "joyeux" ou "heureux".

Les maisons de production ont toujours exercé un pouvoir très fort sur l'évolution de la musique du tango argentin, et seuls les grands orchestres reconnus pouvaient bénéficier d'une relative "liberté" dans leurs compositions. En conséquence de cela, la plupart des compositions musicales de chacune de ces quatre grandes périodes sont teintées du même caractère, et seuls certains tangos, créés pour la plupart par des grands orchestres, sortent de la norme générale ; par exemple des tangos rythmiques ou des tangos romantiques avant 1927.

Les années 1927-1935

Avec plus de 250 compositions créées en un an, 1927 est une année d'explosion de la musique du tango argentin. En effet, cette production représente l'équivalent de 10 ans de la création musicale des années suivantes (environ 20-25 tangos enregistrés par an) !

Au cours de la période suivante (1927-1935), tous les instruments d'un l'orchestre jouent le même rythme et les morceaux semblent donc peu rythmiques à l'oreille. A l'intérieur de cette période, toutefois, trois ensembles se dégagent d'après Horacio : quelques rares tangos romantiques, quelques tangos très lents et "lourds" et tout le reste constitué de tangos lents et peu rythmés.

1935-1941, l'ère des tangos "agressifs"

d'arienzoEn 1935, Juan d'Arienzo révolutionne le tango en introduisant une rythmique forte. Ce sont les années des tangos "agressifs". Ce changement profond déclenche un phénomène de mode à travers l'influence des maisons de production et, en 2 à 3 ans, tous les orchestres qui enregistrent des disques jouent de la même manière, "à la d'Arienzo". Ce choix est imposé à tous les nouveaux orchestres par les maisons de production pour des raisons commerciales, et cela durera jusqu'en 1941. Au cours de cette période, Aníbal Troilo n'a enregistré qu'un seul 45 tours en 3 ans (1938-1941) car il était engagé par la compagnie "Odeon", et que celle-ci ne l'aurait jamais rappelé après son premier disque... La raison pour cela serait que ce disque n'aurait été vendu qu'à un seul exemplaire ! Horacio nous a confié qu'il tient cette information d'un vieil homme qui avait contacté "Odeon" pour demander pourquoi d'autres disques de ce monsieur Troilo n'avaient pas été produits, et à qui "Odeon" aurait répondu qu'il avait été l'unique acheteur de ce premier disque. D'après Horacio, l'évolution de l'orchestre de d'Arienzo au cours l'année 1935 est palpable presque mois par mois, et cela à travers l'écoute de tous les disques produits à un rythme presque mensuel. Contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, le premier pianiste de l'orchestre n'était pas Rodolfo Biagi. La musique a néanmoins progressivement adopté son caractère nouveau et "agressif", et cela sera renforcé avec l'arrivée de Biagi environ deux ans plus tard. De manière intéressante, les chanteurs se sont également succéder dans l'orchestre au cours de cette année, et le premier n'aura chanté qu'une milonga et quatre valses. La voix de ce chanteur n'est pas très "rythmée" et reflète clairement celles des chanteurs de la période précédente (1927-1935). Chez les chanteurs suivants, la voix participe au caractère "agressif" de la musique.

Le 17 mars 1940, d'Arienzo perd tout son orchestre, y compris le chanteur, et la légende raconte que la raison en est la demande d'une augmentation de salaire par tous les musiciens et un refus de la part de d'Arienzo. En quelques jours, ce dernier construit un orchestre nouveau qui mettra environ une année pour réellement se construire. En conséquence de cette histoire, les compositions de l'année 1940 ne sont pas considérés comme les meilleurs par certains. En 1941, l'orchestre s'est construit et il est même considéré meilleur que le précédent. En 1944, les anciens musiciens et chanteurs reviennent vers d'Arienzo et intègrent de nouveau l'orchestre. Le retour de ces musiciens sécessionnistes serait lié à leur impossibilité d'exister en tant qu'orchestre autonome, projet qu'ils ont tenté et qui a été totalement anéanti par l'interdiction donnée à toutes les maisons de production et radios de travailler avec eux ; cette interdiction aurait été émise par les politiciens, et même la police, à la suite d'interventions de d'Arienzo en personne. Trente ans après (les années 1970), et bien qu'il ait réintégré ces musiciens dans son orchestre, d'Arienzo continuait à les considérer comme des traitres...

1942-1947, l'ère des tangos mélodiques

cadicamoHomero ManziDurant cette période, le rythme est toujours présent, mais les paroles, et donc les chanteurs, prennent plus de place dans l'orchestre. Le chant dure plus longtemps que dans les tangos des années précédentes qui ne lui laissaient que quelques dizaines de secondes. C'est aussi l'époque des grands poètes du tango comme Homero Manzi (photo de gauche) et Enrique Cadícamo (photo de droite). Pour les vieux milongueros qui dansaient encore dans les années 1990, cette période représentait la meilleure période et il fallait qu'elle constitue au moins 50% de la programmation musicale d'une milonga ; ensuite devaient venir les tangos des années 1930 et enfin quelques tangos choisis des années postérieure à 1947. Cette période n'a par contre pas beaucoup été appréciée en Europe car la mélodie était mise en avant plus que le rythme (donc plus difficile à danser), parce que le rythme était variable et disparaissait même parfois, et enfin parce que la sensation était plutôt dépressive et que les paroles en espagnol n'étaient pas comprises.

Après 1947

A partir de 1947, les orchestres sortent des modes et se singularisent. Certains reviennent à l'inspiration rythmique des années 1935-1941 tandis que d'autres continuent sur la période des tangos mélodiques (1942-1947).

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