🎤 Musicaliser en milonga, le parcours d'Hubert et Alexis
Hubert et Alexis musicalisent régulièrement à Tango de Soie. Dans ces deux échanges avec Paul, ils présentent leurs motivations et comment la musicalisation a enrichi leur rapport au tango.
Hubert: "Je connais un peu mieux la musique. Cela me permet de mieux la ressentir peut-être, d’essayer d’être davantage en accord avec elle dans la danse."
Bonjour Hubert, de quand date ton intérêt pour le tango?
J’ai commencé en 2007 par apprendre à danser.
Et ton intérêt pour la musicalisation?
Pas tout de suite, car la musique de tango est assez éloignée de ceux qui ne dansent pas le tango. C’est vers 2010, alors que j’étais membre du bureau de Tango de Soie. A l’époque, des ateliers de musicalisation ont été proposés par l’association. J’y suis allé pour avoir des notions de musique argentine. On y enseignait l’histoire de la musique et des principaux orchestres, les différentes périodes, entre la guardia vieja, l’âge d’or, etc.
Qu’est-ce qui t’a attiré à ce moment-là?
Je voulais comprendre un peu mieux sur quoi l’on dansait. Avec un ami, Christophe B., on a exprimé le désir de musicaliser.
Esteban nous a accompagnés et apporté des ressources, à ce moment-là.
Et ensuite, comment as-tu pu progresser?
La connaissance de la musique et des morceaux se fait avec le temps, pas du jour au lendemain! Au début, je dansais sur des morceaux que je ne connaissais pas, avec des paroles que je ne comprenais pas… Mieux connaître la musique m’a beaucoup apporté en tant que danseur ! J’ai continué les cours avec Esteban, et j’ai aussi progressé au contact de musicalisateurs invités par TDS. Pour le Tangone, en particulier. Je suis allé danser dans d’autres lieux, aussi, avec d’autres musicalisateurs. En France, mais aussi à l’Etranger : Londres, Vienne, Varsovie… J’ai découvert et expérimenté d’autres façons de musicaliser, ça a élargi ma propre palette.J’ai fait des erreurs, aussi. Ça m’a permis d’apprendre.
Tu parles de “musicaliser”, et non de “DJ”, qu’on entend souvent ?
Oui parce qu’en milonga, on n’est pas vraiment DJ (disc jockey ou “deejay” au sens courant), on ne fait pas de mixage, en particulier. On va au bout de chaque morceau. Et même si l’on improvise pour s’adapter au bal, chaque tanda est souvent préparée, voire pré-programmée - ce qui n’empêche pas une marge de liberté, voire d’inventivité, une possibilité de variation dans l’agencement des morceaux à l’intérieur de chacune - et l’ensemble de la programmation de la milonga est organisé selon une structure et des schémas pré-établis.
Quelle est la clé d’une bonne musicalisation?
La clé, c’est de comprendre les danseurs, leurs envies et leur énergie. Il faut donc s’adapter au fur et à mesure de la milonga, même si l’on a préparé en amont. On ne sait pas comment les danseurs vont réagir. L’indicateur, c’est le nombre de danseurs qui vont vers la piste, et aussi leur niveau d’enthousiasme, d’engagement et d’inspiration dans la danse ! Mais il ne faut pas les épuiser non plus ! Sinon, ils quitteront la milonga avant la fin. L’énergie d’une milonga doit varier avec le temps. C’est une question de feeling. Il faut créer des contrastes, proposer des styles, des ambiances, des tonalités, des dynamiques… qui diffèrent pour ne pas lasser. Paradoxalement, moins il y a de danseurs dans une milonga, plus on doit être bon, faire attention à établir et maintenir le contact, rester en phase avec eux. Sans quoi la piste va se vider…
Quel plaisir éprouves-tu à musicaliser?
Pour moi, c’est de voir les danseurs prendre du plaisir sur la piste. De les émouvoir, aussi. Je me projette sur la piste. Si j’ai envie d’être avec eux, c’est bon signe!
Quel Bénéfice pour toi?
Je connais un peu mieux la musique. Cela me permet de mieux la ressentir peut-être, d’essayer d’être davantage en accord avec elle dans la danse. Voir les autres prendre du plaisir est en soi une récompense, bien sûr. Et puis, c’est ma façon de contribuer à l’association, dont la pérennité repose sur les bénévoles.
Quels conseils pourrais-tu donner à quelqu’un qui se pose la question de musicaliser?
Je pense qu’une formation au départ est nécessaire pour donner des repères structurants, les mettre en perspective… Connaître l’histoire des grands orchestres et comment ils ont évolué. Tango de Soie a organisé une formation sur un week-end l’an dernier, avec Gabo et Rosita, mais également avec d’autres musicalisateurs (Jens-Ingo Brodesser, Claudio Coppola…) au cours des années précédentes. Il existe aussi des cours en ligne, dispensés par Horacio Godoy, entre autres. Ce n’est pas nécessaire d’être danseur, mais ça aide d’avoir l’expérience de la piste. Ensuite, il existe des espaces plus propices pour démarrer, comme les pratiques et le P’tit bal, avant de se lancer en milonga. Enfin, comme pour la danse, un peu de modestie quand on commence n’est pas de trop…
Grand merci, Hubert, pour ton temps et la générosité de ton partage. Et à très bientôt pour danser sur tes musiques !
Alexis: "Pour que ce soit réussi, je dois être très à l’écoute des danseurs, mais aussi avoir un large panel de propositions, que je travaille et cherche en amont."
Bonjour Alexis, peux-tu me dire comment tu es venu au tango?
J’ai commencé à Paris en 2011, pendant quelques années, dans le cours de Léah et Jean-Philippe. Ensuite, il y a eu plusieurs trous dans ma pratique de la danse. Je m’y suis remis sérieusement en 2020, après être revenu sur Lyon.
Et la musicalisation, quand as-tu commencé?
Le déclencheur s’est fait à Buenos Aires. En 2022, c’était la première fois que j’y allais. J’ai pris conscience qu’il fallait mieux connaître la musique pour pouvoir mieux la danser.
A ce moment-là, je me suis mis à écouter massivement du tango: à la maison en continu, dans la rue avec le casque, en milonga…tout le temps!
A Buenos Aires où je suis allé quatre années de suite, environ six semaines à chaque fois, j’ai pris des cours avec Horacio Godoy, deux fois par semaine, ce qui fait pas loin de 50 cours au total. Horacio est très pédagogue: Il fait sentir les choses, ce qui est dansable et ce qui ne l’est pas. Comment se construit un tango, les parties, les phrases musicales, la base rythmique, la mélodie rythmique, la mélodie mélodique, le contrechant, les différences de style et les liens entre chaque orchestre, plus généralement l’histoire du tango. Le soir, je baignais encore dans la musique car j’enchainais souvent deux milongas successives.
Waow! Ça fait une sacrée immersion! Et à Lyon, tu as suivi des cours aussi?
Oui, j’ai commencé à écouter des morceaux sur Youtube, mais je n’étais pas encore cohérent et rigoureux dans la conception de mes tandas. Ignacio Varchausky est venu donner des cours à Tango de Soie. C’est un contrebassiste connu dans le milieu, il organise des séminaires dans lesquels il explique la subtilité de la musique. J’ai été aussi beaucoup influencé par Rosita et Gabbo, deux références internationales dans le monde de la musicalisation, qui vivent sur Lyon et qui ont plus de quinze années d'expérience dans le domaine. J’ai suivi deux de leurs cours organisés par Tango de Soie. Puis par la suite, j’ai continué à me former auprès d’eux. Ils m’ont montré avec bienveillance comment construire une tanda et une soirée. On est naturellement devenu amis.
Une “bonne musicalisation” c'est quoi, pour toi?
Quand je suis DJ, je suis au service de la milonga. Mon objectif est que les gens dansent. Mon critère: est-ce que les gens sont sur la piste, ou assis ? Si je fais le taf, ils sont sur la piste. Sinon, je dois proposer autre chose, une autre énergie. Pour que ce soit réussi, je dois être très à l’écoute des danseurs, mais aussi avoir un large panel de propositions, que je travaille et cherche en amont. L’important, c’est la cohérence et l’équilibre dans le set et au sein même des tandas.
Quel plaisir éprouves-tu à musicaliser?
J’aime avoir du contrôle sur la soirée car je propose la musique que j'aime. J’ai plaisir à offrir aux autres en leur donnant du plaisir dans la danse. J’y trouve aussi une forme de reconnaissance. Le rôle du DJ est important, c’est un statut particulier dans la milonga. D’ailleurs ça peut générer un peu d’appréhension : la crainte de ne pas mettre les bons morceaux, que le matériel lâche, que les gens ne dansent pas. Il est toujours possible que la soirée ne prenne pas. Pour l’instant, après un an et demi de musicalisation, je n’ai vécu que des expériences positives. On croise les doigts !
Aujourd’hui, où et comment exerces-tu?
Sur la région lyonnaise exclusivement. Je ne démarche pas, je réponds aux propositions qui me sont faites. Je le fais régulièrement, au moins une fois par mois à Tango de Soie et plus épisodiquement dans l’année dans d’autres milongas lyonnaise. Je l’ai fait à la “Rye Paysaso”, aussi au Lido, à “LA Milonga”, au château du Grand Vernay pour Porteña-Tango, plus récemment au club “l’Annexe” et très bientôt à “La Coqueta”. Le plus souvent comme bénévole, mais maintenant de plus en plus souvent indemnisé, ce qui a du sens, car je dois acheter les morceaux que je propose pour rester dans le cadre légal. J'investis donc beaucoup dans la musique, dans le matériel. Au final, cela représente de grosses sommes.
Quels conseils à quelqu’un qui voudrait se lancer?
C’est du boulot! Connaître la musique sur le bout des doigts pour savoir à quel moment la proposer, et bien sûr varier les propositions.
J’ai trouvé beaucoup de bienveillance dans le cercle des DJs, très peu de compétition. Beaucoup de retours positifs, déjà des danseurs mais également d’autres DJs d’expérience, comme Hubert, Rosita et Gabbo par exemple, qui sont venus très tôt m’encourager en me disant qu’ils aimaient bien ce que je faisais. Je conseille également à tout nouveau DJ de se former et de prendre des cours. Sur Lyon, Rosita et Gabbo sont incontournables.
Merci beaucoup Alexis, pour cet échange qui témoigne d’une vraie passion!